Entretien avec Mme Claudine Pelicot, ouvrière à la SEA de 1965 à 1967
Recueilli par Pierre Mounier-Kuhn (CNRS), le 13 juin 2010

Quand j’ai débuté dans cette société, j’avais à peine 17 ans et je n’en ai que de bons souvenirs. Elle m’a permis d’aller aux sports d’hiver pour la première fois, d’apprendre mon métier.

- Comment êtes-vous entrée à la SEA ?
i[J’avais trouvé cet emploi en levant la tête, à l’époque nous trouvions du travail en cherchant les pancartes « On recherche… » Pour les embauches, à l’époque, les entreprises affichaient leurs demandes d’embauche. Moi, je travaillais chez Continental Edison (à la chaîne) et, en rentrant chez moi et en levant la tête, j’ai vu qu’ils [la SEA] embauchaient.]i

- Comment ça s’est passé ?
Je suis entrée et j’ai demandé à faire un essai ; cela consistait à faire, sur un circuit imprimé avec un flan, quelques soudures et placements de composants. Et, vu que le salaire était intéressant et que l’on pouvait approfondir nos connaissances dans ce métier, j’ai accepté d’être embauchée. Les qualifications étaient en fonction de l’essai réalisé.

- Vous disiez que la SEA vous a formée à votre métier ?
Oui, la SEA nous formait à notre métier. Je me souviens de mon chef, M. Jules Boulot, qui m’a prise en charge dans son bureau pour gérer le planning, ce qui m’a servi dans ma carrière professionnelle. Nous étions beaucoup de femmes et surtout une certaine liberté dans le travail, pas de « stress ».
J’ai été impressionnée quand nous avons commencé à « câbler » un « Jumbo Jet » pour les Etats-Unis. Tout ce que j’ai appris m’a bien servi.
J’ai fini ma carrière professionnelle en tant que responsable de production, toujours dans le câblage, cette société a été une formidable formation.


- Vous évoquiez les sports d’hiver, pourriez-vous me raconter cela ? C’était sans doute organisé par le Comité d’entreprise ?
i[Les sports d’hiver étaient sûrement payés par le CE, car nous n’avons rien eu à payer, cela durant une semaine, par roulement, les filles puis les garçons – évidemment les filles ensemble, les garçons l’année suivante. Je me souviens que cette semaine était en fonction de notre travail et tenue, il y avait des apprentis et leurs mauvaises notes les [priva ?] de sports d’hiver. J’ai donc été pour la première fois aux sports d’hiver, en l’occurrence à Val-d’Isère, le club où nous allions était géré par l’UCPA.]i

- Quel outillage utilisiez-vous ? Il vous semblait moderne ?
i[Nous utilisions pas mal d’outillage : fer à souder, pinces à câbler, etc. J’ai vu pour la première fois les bains de soudure, les énormes cordons de raccordement et les immenses planches à peigne pour le simulateur de vol ; le wrapping m’avait impressionnée ; et cela m’a beaucoup servi, car dans ma carrière professionnelle j’ai eu la chance de faire en wrapping les synoptiques des centrales nucléaires de Chooz et [Civaux ?]. Quand je vois une imprimante, je pense toujours à celle que l’on câblait, plus énorme qu’une machine à laver !
M. Boulot, quand j’étais dans son bureau, m’a montré pour la première fois un circuit intégré qui n’avait rien à voir avec ceux de maintenant. ]i

- Y avait-il une forme de « démarche qualité », ou des boîtes à idées pour les améliorations ?
Je sais qu’il y avait un service qualité, mais j’ignorais son fonctionnement.
L’outillage était assez moderne pour l’époque, car dans ma carrière il n’y a pas eu beaucoup d’évolution, les oscilloscopes sont restés les mêmes, ainsi que les bancs d’essais.


- Comment étaient les relations sociales, y a-t-il eu des grèves ?
Les anciens nous conseillaient. Je n’ai jamais eu vent de « grève ». Il y avait au moins un délégué, car je me souviens d’un garçon qui était délégué et qui faisait de l’avion.

- Qu’est-ce qui vous fait quitter la SEA ?
Mais j’ai quitté la société car j’ai été obligée de partir chez mon père qui habitait Vitry et, après un certain temps, c’était trop dur en transport. Mais je n’en ai que de bons souvenirs !

Pierre MOUNIER-KUHN Tags : 1965 claudine pelicot


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Aliette LE ROY 
se souvient de
 ce "monstre" 
électronique
 qu'elle
 a connu comme jeune technicienne au LRBA, à Vernon, et en fait la description suivante :


Aliette LE ROY
Aliette LE ROY
« En 1953, le LRBA se dote de sa première «machine à calculer électronique». Les transistors n'existaient pas et chaque tiroir renferme une mémoire de 13 chiffres matérialisés par des lampes radio. Chaque armoire contient 8 tiroirs.

On peut relier entre elles deux armoires pour augmenter la capacité mémoire. La machine du LRBA possède l'équipement maximum permis techniquement. Elle est destinée à traiter tous les essais effectués en soufflerie, ce qui permet aux clients, qui viennent souvent de loin, de rester moins longtemps immobilisés à Vernon en attendant le dépouillement de leurs essais. En effet, la grande soufflerie souffle la nuit car la consommation d'énergie est trop importante pour pouvoir souffler quand les autres usines de Vernon travaillent. La machine à calculer permet de traiter, dans le courant de la journée, tout le travail fait dans la nuit, afin d'être prêt à souffler à nouveau la nuit suivante. Lorsque les calculs étaient faits à la main, des délais aussi courts ne pouvaient être tenus. Il n'existe dans une telle machine aucun organe de stockage, ni pour les programmes, ni pour les données. Il y a une unité de calcul, mais rien concernant les entrées et sorties de données. Pour lire des données et imprimer des résultats, on doit passer par une tabulatrice qui permet de lire les cartes perforées et d'imprimer, par l'intermédiaire de grands tableaux câblés. Il faut un tableau par programme et un des travaux des opérateurs est le câblage de ces tableaux. Le LRBA possède une trentaine de tableaux qui sont alignés tout autour de la salle. En service, le tableau, fixé sur la tabulatrice, est relié à l'armoire de l'unité centrale par deux gros boas de câbles. Des tableaux plus petits, peuvent être accrochés sur l'armoire de l'unité centrale. Chaque ligne de plots correspond à une ligne de programme. Un tableau comporte 64 lignes de plots ; il est donc possible de câbler ainsi des petits programmes ne dépassant pas 64 lignes et de les boucler.

Les programmes et les données sont rentrés au moyen de cartes perforées. Le premier paquet de cartes permet de démarrer le programme, puis suit une série de paquets tous identiques, chaque paquet représentant un pas du programme ; le dernier paquet permet de stopper le travail. En général, un programme remplit un tiroir de meuble à cartes ce qui laisse à l'opérateur de service sur le lecteur, le temps de respirer. Pour la lecture et l'impression des données, il faut prévoir dans les programmes des temps d'attente. En effet, les temps d'exécution des entrées-sorties sont toujours beaucoup plus longs que les temps de calcul (à une toute autre échelle, il en est toujours de même maintenant). On doit donc suspendre les calculs jusqu'à ce que l'entrée-sortie soit exécutée. On utilise des instructions "WAIT" assorties d'un temps d'attente mais attention aux erreurs d'appréciation du temps. On s'est vite aperçu qu'un tel matériel, aussi rudimentaire qu'il puisse nous paraître, n'était pas utilisé à temps plein par les seuls travaux de la Soufflerie. Dès 1954, les autres services techniques du LRBA furent donc invités à profiter de la "merveille". Un planning fût établi et c'est ainsi que le service «Propulsion» eut droit à une demi-journée le jeudi matin.

Pour donner un exemple, une simulation de trajectoire avec influence du vent qui demandait, faite à la main avec table de logarithme et règle à calcul, une semaine de travail, est exécutée en vingt minutes sur la machine ! Le progrès est considérable et ouvre des possibilités énormes dans la mise en œuvre des études »
.

Témoignage extrait du livre "Le LRBA d'hier à aujourd'hui ou 60 ans de modernité;, reproduit avec l'aimable autorisation de Aliette LE ROY et de Christian VANPOUILLE.

Philippe NIEUWBOURG Tags : lrba saba vernon


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Lundi 22 Février 2010

Dans le cadre de ses recherches, Pierre Mounier-Kuhn contacte Françoise Becquet, qui participa activement au développement de la CAB 500. Elle partage ici ses souvenirs de cette époque.


Souvenirs de Françoise BECQUET
Arrivée en novembre 1957 (la SEA existait depuis 1948, je crois).
Départ de la CII en mars 1970 (avec interruption sans travail salarié de janvier 1964 à octobre 1967).
Soit près de 10 ans de présence !

J’étais petit ingénieur débutant (Ecole Polytechnique Féminine) et j’ai rapidement été intégrée à l’équipe : M. Richard, M. Masson, Mme Recoque, qui a « donné naissance » au CAB 500. J’ai assuré, en grande partie, avec un technicien, M. Gendron, le câblage du bloc de calcul de ce prototype appelé familièrement le « Proto ». Je ne connaissais rien de la technique de l’alimentation et du tambour (« grosse mémoire de 32 K ») ! J’ai tenu à jour les schémas du bloc de calcul (circuits imprimés) au fur et à mesure des modifications nécessaires à la logique du système. Et elles n’ont pas manqué !
M. F.-H. Raymond voulait une « petite machine » qui puisse faire machine de bureau (il y avait une touche spéciale pour cela), tout en ayant des capacités de programmation plus vaste, mais à un prix raisonnable. Il n’y avait qu’un petit nombre d’opérations (ordres) câblées : addition, soustraction, décalage (à droite ou à gauche) rupture de séquence… Les autres opérations plus complexes (multiplication division …) étaient confiées à des microprogrammes enregistrés sur le tambour sur des pistes normalement verrouillées (avec interrupteurs manuels…). Cela n’empêchait pas le calculateur d’avoir des programmes plus élaborés tel un calendrier perpétuel ou… un jeu de morpion !

Nous avons vécu des heures passionnantes. L’équipe était jeune, je pense d’ailleurs que la moyenne d’âge du personnel de la SEA n’excédait pas 40 ans. C’était le début des 30 Glorieuses, nous avions un travail qui nous plaisait, dans une équipe où les membres étaient très différents, mais, je crois, se complétaient. L’ambiance de la SEA était vivante et libre et certainement la personnalité de Mr F.H.R. y était pour une bonne part. Du moment que l’on faisait bien et sérieusement son travail, que l’on soit homme ou femme, français ou d’une autre nationalité, cela n’avait pas d’importance. On pouvait avoir des idées farfelues, ou demander à M. F.H.R. d’expliciter les siennes, on avançait ensemble sur un terrain neuf. On se souvient des « cirques » !

Le « proto » devait être exposé au Salon AUTOMAT aux environs de mai-juin 1959. Malgré un marathon avec travail de jour et de nuit, on ne put exposer qu’un bloc de calcul un peu inerte, sous une cage de verre avec un oscilloscope montrant tout de même que quelque chose fonctionnait… A cette époque, il y a eu un article dans un journal (le Figaro, peut-être) avec une photo. Je crois qu’il y avait quelques coquilles dans l’article, et cela ne nous a pas consolé du rendez-vous manqué. Il y a eu aussi un article, dans Le Monde, mais je ne sais plus à quelle époque ni le sujet précis, mais par contre, fort bien documenté.

Un de nos premiers programmes de test a été de faire dire : « Papa, Maman » au CAB 500, cela en faisant fonctionner tous les éléments et en allant chercher toutes les lettres sur le tambour. M. F.H.R. nous avait promis une bouteille de champagne pour l’événement ! Je crois que lorsque notre petit programme a enfin fonctionné, nous avions simplement oublié d’intégrer l’ordre d’arrêt, si bien qu’il a fallu l’arrêt complet de l’ordinateur pour sortir de la boucle infernale. La machine à écrire (une Flexowriter), dont les touches étaient actionnées par des relais, crépitait avec entrain… Mais nous avons bu notre bouteille de champagne, sur place, et la trace de la bouteille est restée marquée sur le haut du tambour.

Le CAB 500 était destiné à être fabriqué en série. Ce n’était pas notre génie. SW (Puteaux) en a été chargé. Il a fallu mettre au point, toutes sortes de détails pour que la construction soit simplifiée et M. Koriakov a eu quelques peines à nous faire entrer dans ces contraintes indispensables.

J’ai été détachée pendant au moins un an chez SW pour la mise au point des premiers blocs de calcul. Il s’agissait alors de détecter, non plus des erreurs de logique, mais de subtiles erreurs de câblage, et j’ai fait appel bien des fois à la SEA, en particulier à Mr Masson. J’avais fini par mettre au point ce que nous appelons maintenant une « procédure », même si rien de très précis n’était écrit, et j’ai participé à la mise au point d’une vingtaine de CAB 500, sur une série prévue de 100, mais il n’y en a sans doute jamais eu 100.

Il y a eu, un peu plus tard, la demande d’USINOR Dunkerque : un calculateur qui, en temps réel, réglerait un certain nombre d’opérations sauf la coulée commandée manuellement. M. Baubion Broye avait fait toute la programmation, mais il fallait une machine résistant à toutes épreuves : le froid, le chaud, les chocs etc. Nous l’avions nommée : CAB 500 ZZ.

Une petite anecdote : devant les exigences du projet d’USINOR, M. Masson sans doute légèrement excédé, avait eu cette réflexion du genre : « Si cela ne vous convient pas, vous pouvez toujours faire passer le CAB par le gueulard du haut-fourneau » a reçu en réponse : « Vous avez des paroles légères qui pourraient être lourdes de conséquence ! »

(citation complétée par Claude Masson : « faire passer le CAB par le gueulard du haut-fourneau sans essayer de le dépanner ; et racheter un autre CAB 500 qui coûtera moins cher à Usinor que l'arrêt du haut fourneau pendant la panne »).

J’ai été plusieurs fois à Dunkerque, avec Mr Masson, pour dépannage. C’est ainsi que nous avons pu voir, de nuit, une coulée de fonte : image titanesque où le très chaud du métal en fusion côtoie le très froid du refroidissement, où les hommes vêtus (encore) d’habits scintillants à base d’amiante et chaussés de sabots ne pouvaient se parler et se concerter que par gestes.

J’ai retrouvé M. Masson et le CAB 1500 à mon retour en octobre 1967, mais le CAB 500 était toujours là et il servait, entre autre, à simuler les ordres du CAB 1500 avec, sans doute là aussi, des microprogrammes protégés. On pouvait donc, sans déranger les recherches sur le 1500, préparer des petits programmes de test, ce qui gagnait du temps.
Le travail sur ces machines nous a, d’une certaine manière, appris l’humilité. La machine est, par définition, servile et ne fera que ce qu’on lui a dit de faire.

Il y a l’erreur logique interne (on a oublié un cas particulier par exemple !) et il faut intervenir au niveau câblage et fer à souder (erreur hardware) ou l’erreur dans le programme (erreur software). En général, jamais un programme, rédigé en langage machine, même de quelques ordres, ne fonctionnait du premier coup. D’où la réflexion de M. Richard : il y a :
• ceux qui ne voient ni leurs erreurs ni celles des autres et donc ne savent pas les corriger
• ceux qui voient les erreurs des autres et ne savent pas les corriger
• ceux qui voient les erreurs des autres et savent les corriger
• ceux qui voient leurs propres erreurs et ne savent pas les corriger
mais plus subtil :
• ceux qui voient leurs propres erreurs et savent les corriger.

Sur le CAB 1500, j’ai surtout travaillé à ces programmes de test.
1er essai d’écran : sur un écran d’oscillo, nous pouvions écrire quelques mots en les tapant sur la machine à écrire. Les tentatives sur écran de télévision n’étaient pas encore au point, il y avait, je crois, un problème de balayage.
Nous avons aussi réussi après enregistrement sur cassette, de deux textes entremêlés à sélectionner un seul texte.
Le CAB 1500 a même joué de la musique, Mr Masson l’ayant branché sur je ne sais quelle sortie jouant le rôle de membrane de haut parleur. Si les notes étaient un peu fausses et geignardes, le rythme de « Au clair de la lune » était d’une justesse éprouvante.

Le CAB1500 a été déménagé à Rocquencourt, ainsi que M. Masson et moi-même, je ne sais plus à quelle date (note de P. Mounier-Kuhn : 1967). Mes souvenirs de la CII sont flous et je ne crois pas y avoir fait grand chose. C’était un peu triste et j’avais une impression de gâchis.

Pour terminer sur une dernière anecdote concernant la SEA :
Mon Père (ingénieur, connaissait M. F.H.R. pour avoir été mobilisé avec lui en 1939 près de Montpellier) avait, un jour, rencontré quelqu’un et, par hasard la conversation était venue sur la SEA. Bien sûr, mon Père n’avait pas dit qu’il connaissait et que sa fille y travaillait… Et ce Monsieur lui avait dit que la SEA était la première école d’ingénieurs de France. – Pourquoi ?- Parce que les jeunes ingénieurs y passent quelques années avant de se lancer dans d’autres entreprises !

Françoise Becquet ou Miss Becquet
(Sœur Marie-Liesse)

par Philippe NIEUWBOURG Tags : françoise becquet


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En mars 1988 se tient un colloque organisé à Grenoble sur l'histoire de l'informatique en France. Une communication y est proposée sur le plan calcul et l'analyse qu'en fait François-Henri Raymond, le créateur de la SEA.

Le texte de cette intervention peut être consulté sur : http://jacques-andre.fr/chi/chi88/raymond-plan.html

Autre communication proposée à l'occasion de ce congrès, un historique complet de la SEA, intitulé "Une aventure qui se termine mal : la SEA", à lire sur : http://jacques-andre.fr/chi/chi88/raymond-sea.html

par Philippe NIEUWBOURG Tags : plan calcul


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