Lundi 22 Février 2010

Dans le cadre de ses recherches, Pierre Mounier-Kuhn contacte Françoise Becquet, qui participa activement au développement de la CAB 500. Elle partage ici ses souvenirs de cette époque.


Souvenirs de Françoise BECQUET
Arrivée en novembre 1957 (la SEA existait depuis 1948, je crois).
Départ de la CII en mars 1970 (avec interruption sans travail salarié de janvier 1964 à octobre 1967).
Soit près de 10 ans de présence !

J’étais petit ingénieur débutant (Ecole Polytechnique Féminine) et j’ai rapidement été intégrée à l’équipe : M. Richard, M. Masson, Mme Recoque, qui a « donné naissance » au CAB 500. J’ai assuré, en grande partie, avec un technicien, M. Gendron, le câblage du bloc de calcul de ce prototype appelé familièrement le « Proto ». Je ne connaissais rien de la technique de l’alimentation et du tambour (« grosse mémoire de 32 K ») ! J’ai tenu à jour les schémas du bloc de calcul (circuits imprimés) au fur et à mesure des modifications nécessaires à la logique du système. Et elles n’ont pas manqué !
M. F.-H. Raymond voulait une « petite machine » qui puisse faire machine de bureau (il y avait une touche spéciale pour cela), tout en ayant des capacités de programmation plus vaste, mais à un prix raisonnable. Il n’y avait qu’un petit nombre d’opérations (ordres) câblées : addition, soustraction, décalage (à droite ou à gauche) rupture de séquence… Les autres opérations plus complexes (multiplication division …) étaient confiées à des microprogrammes enregistrés sur le tambour sur des pistes normalement verrouillées (avec interrupteurs manuels…). Cela n’empêchait pas le calculateur d’avoir des programmes plus élaborés tel un calendrier perpétuel ou… un jeu de morpion !

Nous avons vécu des heures passionnantes. L’équipe était jeune, je pense d’ailleurs que la moyenne d’âge du personnel de la SEA n’excédait pas 40 ans. C’était le début des 30 Glorieuses, nous avions un travail qui nous plaisait, dans une équipe où les membres étaient très différents, mais, je crois, se complétaient. L’ambiance de la SEA était vivante et libre et certainement la personnalité de Mr F.H.R. y était pour une bonne part. Du moment que l’on faisait bien et sérieusement son travail, que l’on soit homme ou femme, français ou d’une autre nationalité, cela n’avait pas d’importance. On pouvait avoir des idées farfelues, ou demander à M. F.H.R. d’expliciter les siennes, on avançait ensemble sur un terrain neuf. On se souvient des « cirques » !

Le « proto » devait être exposé au Salon AUTOMAT aux environs de mai-juin 1959. Malgré un marathon avec travail de jour et de nuit, on ne put exposer qu’un bloc de calcul un peu inerte, sous une cage de verre avec un oscilloscope montrant tout de même que quelque chose fonctionnait… A cette époque, il y a eu un article dans un journal (le Figaro, peut-être) avec une photo. Je crois qu’il y avait quelques coquilles dans l’article, et cela ne nous a pas consolé du rendez-vous manqué. Il y a eu aussi un article, dans Le Monde, mais je ne sais plus à quelle époque ni le sujet précis, mais par contre, fort bien documenté.

Un de nos premiers programmes de test a été de faire dire : « Papa, Maman » au CAB 500, cela en faisant fonctionner tous les éléments et en allant chercher toutes les lettres sur le tambour. M. F.H.R. nous avait promis une bouteille de champagne pour l’événement ! Je crois que lorsque notre petit programme a enfin fonctionné, nous avions simplement oublié d’intégrer l’ordre d’arrêt, si bien qu’il a fallu l’arrêt complet de l’ordinateur pour sortir de la boucle infernale. La machine à écrire (une Flexowriter), dont les touches étaient actionnées par des relais, crépitait avec entrain… Mais nous avons bu notre bouteille de champagne, sur place, et la trace de la bouteille est restée marquée sur le haut du tambour.

Le CAB 500 était destiné à être fabriqué en série. Ce n’était pas notre génie. SW (Puteaux) en a été chargé. Il a fallu mettre au point, toutes sortes de détails pour que la construction soit simplifiée et M. Koriakov a eu quelques peines à nous faire entrer dans ces contraintes indispensables.

J’ai été détachée pendant au moins un an chez SW pour la mise au point des premiers blocs de calcul. Il s’agissait alors de détecter, non plus des erreurs de logique, mais de subtiles erreurs de câblage, et j’ai fait appel bien des fois à la SEA, en particulier à Mr Masson. J’avais fini par mettre au point ce que nous appelons maintenant une « procédure », même si rien de très précis n’était écrit, et j’ai participé à la mise au point d’une vingtaine de CAB 500, sur une série prévue de 100, mais il n’y en a sans doute jamais eu 100.

Il y a eu, un peu plus tard, la demande d’USINOR Dunkerque : un calculateur qui, en temps réel, réglerait un certain nombre d’opérations sauf la coulée commandée manuellement. M. Baubion Broye avait fait toute la programmation, mais il fallait une machine résistant à toutes épreuves : le froid, le chaud, les chocs etc. Nous l’avions nommée : CAB 500 ZZ.

Une petite anecdote : devant les exigences du projet d’USINOR, M. Masson sans doute légèrement excédé, avait eu cette réflexion du genre : « Si cela ne vous convient pas, vous pouvez toujours faire passer le CAB par le gueulard du haut-fourneau » a reçu en réponse : « Vous avez des paroles légères qui pourraient être lourdes de conséquence ! »

(citation complétée par Claude Masson : « faire passer le CAB par le gueulard du haut-fourneau sans essayer de le dépanner ; et racheter un autre CAB 500 qui coûtera moins cher à Usinor que l'arrêt du haut fourneau pendant la panne »).

J’ai été plusieurs fois à Dunkerque, avec Mr Masson, pour dépannage. C’est ainsi que nous avons pu voir, de nuit, une coulée de fonte : image titanesque où le très chaud du métal en fusion côtoie le très froid du refroidissement, où les hommes vêtus (encore) d’habits scintillants à base d’amiante et chaussés de sabots ne pouvaient se parler et se concerter que par gestes.

J’ai retrouvé M. Masson et le CAB 1500 à mon retour en octobre 1967, mais le CAB 500 était toujours là et il servait, entre autre, à simuler les ordres du CAB 1500 avec, sans doute là aussi, des microprogrammes protégés. On pouvait donc, sans déranger les recherches sur le 1500, préparer des petits programmes de test, ce qui gagnait du temps.
Le travail sur ces machines nous a, d’une certaine manière, appris l’humilité. La machine est, par définition, servile et ne fera que ce qu’on lui a dit de faire.

Il y a l’erreur logique interne (on a oublié un cas particulier par exemple !) et il faut intervenir au niveau câblage et fer à souder (erreur hardware) ou l’erreur dans le programme (erreur software). En général, jamais un programme, rédigé en langage machine, même de quelques ordres, ne fonctionnait du premier coup. D’où la réflexion de M. Richard : il y a :
• ceux qui ne voient ni leurs erreurs ni celles des autres et donc ne savent pas les corriger
• ceux qui voient les erreurs des autres et ne savent pas les corriger
• ceux qui voient les erreurs des autres et savent les corriger
• ceux qui voient leurs propres erreurs et ne savent pas les corriger
mais plus subtil :
• ceux qui voient leurs propres erreurs et savent les corriger.

Sur le CAB 1500, j’ai surtout travaillé à ces programmes de test.
1er essai d’écran : sur un écran d’oscillo, nous pouvions écrire quelques mots en les tapant sur la machine à écrire. Les tentatives sur écran de télévision n’étaient pas encore au point, il y avait, je crois, un problème de balayage.
Nous avons aussi réussi après enregistrement sur cassette, de deux textes entremêlés à sélectionner un seul texte.
Le CAB 1500 a même joué de la musique, Mr Masson l’ayant branché sur je ne sais quelle sortie jouant le rôle de membrane de haut parleur. Si les notes étaient un peu fausses et geignardes, le rythme de « Au clair de la lune » était d’une justesse éprouvante.

Le CAB1500 a été déménagé à Rocquencourt, ainsi que M. Masson et moi-même, je ne sais plus à quelle date (note de P. Mounier-Kuhn : 1967). Mes souvenirs de la CII sont flous et je ne crois pas y avoir fait grand chose. C’était un peu triste et j’avais une impression de gâchis.

Pour terminer sur une dernière anecdote concernant la SEA :
Mon Père (ingénieur, connaissait M. F.H.R. pour avoir été mobilisé avec lui en 1939 près de Montpellier) avait, un jour, rencontré quelqu’un et, par hasard la conversation était venue sur la SEA. Bien sûr, mon Père n’avait pas dit qu’il connaissait et que sa fille y travaillait… Et ce Monsieur lui avait dit que la SEA était la première école d’ingénieurs de France. – Pourquoi ?- Parce que les jeunes ingénieurs y passent quelques années avant de se lancer dans d’autres entreprises !

Françoise Becquet ou Miss Becquet
(Sœur Marie-Liesse)


par Philippe NIEUWBOURG Tags : françoise becquet


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